PIERRE EMMANUEL

L'aumônier de mon collège était à cette époque l'abbé Monchanin. On commence de connaître cet homme, l'un de nos purs contemplatifs. Un corps frêle, presqu'inexistant, que matérialisait la soutane noire ; un visage émacié, mobile extrêmement, d'où jaillissait le regard comme un feu plutôt qu'une lumière ; des lèvres comme des ailes rapides, de celles qui n'ourlent pas les mots, mais portent au plus vite la pensée ; des mains fines et transparentes, que le geste de l'oblation élevaient d'instinct vers le ciel : dans sa cellule à peine meublée, il avait l'air d'un aigle captif, amaigri par la nostalgie, tassé quelque peu sur lui-même, fripé par le long exil, mais toujours vivant en esprit dans les hauteurs.
Cet homme était universel en tout : un pionnier de la connaissance ; pas un domaine qu'il n'eut recensé, pas un mode de la pensée dont il ne connût le devenir. Ce n'était pas simple appétit de connaître pour connaître : mais prescience de l'unité du monde humain, de l'intégrale de toute pensée même aberrante. Un puissant génie théologique, revivifiant les structures de l'Ecole, le portait à soulever toute l'histoire dans un mouvement ascensionnel : le mystique, en lui, se confirmait dans l'homme de pensée ; sa montée s'inscrivait dans la courbe future de l'espèce ; et des sommets qu'il atteignait ainsi, il jetait une échelle de corde dont chaque nœud lui semblait une étape symbolique, visible d'en haut, prévisible d'en bas pour quiconque savait interpréter les conflits et les convergences de l'histoire.
Monchanin était à mes yeux le plus vivant des témoins d'une prêtrise universelle, sans cesse éveillé à la foi de l'autre quel qu'il fût, car toute foi en la Réalité suprême est un signe que nous adresse cette Réalité. Si je suis resté chrétien - où si, plutôt, je le suis lentement devenu - je le dois en grande partie à sa rencontre. /......./
Monchanin prêtre catholique ne m'a pas seulement fait aimer les philosophes modernes, de Nietzsche à Heidegger et de Bergson à Berdiaeff : il m'a donné l'idée de la puissance unifiante à l'œuvre dans l'ensemble des grandes traditions. S'il n'avait été que philosophe et non prêtre, j'aurais sans doute appris beaucoup de lui, mais je n'aurais pas perçu l'humanité comme une Quête unique, un pèlerinage faisant converger vers le Sens, par delà les formulations particulières, toutes les sagesses et les religions. Ce qu'enseignait Monchanin par sa vie, c'est cette foi dans la Présence incarnée qui ouvre toute grande l'hospitalité de l'Etre : Dieu en nous qui nous rend capable de l'homme.
La rencontre mystique avec l'Inde qui mènera l'abbé de sa cellule des lazaristes à l'ashram de Tiruchirapalli, signifie la distance spirituelle et en même temps l'abolit. Une telle faculté de brûler la distance n'est donnée qu'à ceux qui, d'avance, ont tout quitté.

Autobiographies, le Seuil, 1970

PIERRE CEYRAC

Je le revois encore tel qu'il était, tel que je l'écoutais, menu, frêle, souriant dans son ashram de Tannirpalli, sur les bords de la Kaveri, cette rivière qui coule à travers les sables dorés et les cocotiers vers le long des temples de Sri Rangam et de Tirucharapalli, et dans laquelle il voyait comme le reflet de cette paix qui émane de l'Inde et qu'il avait donnée comme nom à son ashram : Shanti Vanam.
Ce dont je le souviens de lui, c'est d'abord sa grande intelligence pénétrante et lumineuse, et son immense culture. Il avait été très lié avec certains des esprits les plus distingués des années 30 : Maritain et sa femme Raïssa, Massignon, Mounier, Olivier Lacombe... et avec tous les mouvements de pensée de l'époque; C'était un bonheur de l'entendre parler de Kirkegaard et de Heidegger, de saint Jean de la Croix et des mystiques flamands, du soufisme et du monde arabe; De la Bible surtout : certains textes lui étaient particulièrement chers, tel le chapître 32 de la Genèse et la lutte de Jacob avec Dieu. On l'aurait écouté pendant des heures - ou plutôt des nuits; En fait, c'est ce qui se passait à Tannirpalli.

L'Inde de l'esprit
Mais c'est surtout l'Inde qui était son grand amour. Il la portait en lui-même, comme une graine qui avait pris racine et qui grandissait en lui, secrètement, intensément. L'Inde de l'Esprit, de l'Atman, l'Inde des Sannyasis et des mystiques en quête de l'absolu, l'Inde de la Gnana et de la Bhakti, de Sankara et de Ramanuja, de, Bouddha et de Gandhi et l'Inde des pauvres. L'Inde de toujours en quête de l'absolu, cette Inde qui a ses racines en haut dans la demeure des dieux (Himalaya) et s'enfonce dans l'océan comme les mains jointes pour la prière.
Il pensait très profondément que l'Inde était destinée, dans le plan de Dieu et le déroulement de l'histoire, à jouer un rôle privilégié, presque messianique. N'avait-elle pas déjà donné naissance à un bouddhisme qui avait transformé l'Asie, et, vingt-cinq siècles plus tard, à la non-violence gandhienne -cette résistance forte (Ahimsa) ancrée dans la saisie de la vérité (Satyagraha)- qui semblerait être appelée à résoudre bien des conflits modernes ?
Homme de l'Esprit, de l'Atman, il était fasciné par les richesse spirituelles de L'Inde, sa longue expérience religieuse, sa primauté de l'être sur l'avoir, de la contemplation amoureuse sur l'agir, son sens aigu à la fois de la transcendance et de l'immanence, et il entrevoyait déjà l'entrée dans l'Eglise de toutes ces richesses et de toutes ces valeurs, pour un enrichissement de l'approche chrétienne vers Dieu et un approfondissement de sa théologie de l'Esprit.
Il pensait qu'il fallait remonter par delà la pensée védantique et la formulation post-constantinienne des dogmes, jusqu'aux sources : l'Evangile et les Upanishads. C'est à ce niveau-là que devait se situer la recherche, amoureuse et révérencielle, des souffles de l'Esprit.

Intégration d'un message universel
Il était un prophète, pas tellement parce qu'il parlait au nom de Dieu et dénonçait en son nom abus et injustices (il le faisait aussi), mais très profondément parce qu'il vivait en"pré-figuration" l'Inde de demain ou, plus exactement, ce qu'il espérait être l'Eglise dans l'Inde de demain : une Eglise pleinement chrétienne mais aussi pleinement indienne, une Eglise témoin de l'amour de Dieu révélé en Jésus-Christ, mais portant ce témoignage à travers les modes de pensée et de prière de l'Inde elle-même, parfaite intégration d'un message universel dans une culture plusieurs fois millénaire.
Je pense que l'un de ses derniers dépouillements fut précisément de ne pas mourir en Inde. Le Seigneur, dans son plan mystérieux d'amour, n'a pas permis qu'il allongeât une dernière fois son corps si frêle sur cette terre qu'il avait tant aimée. Mais il ne fait aucun doute que, quelle que soit la place où il est tombé, c'est à l'Inde qu'il appartient. Il aimait l'Inde d'amour. Et l'amour est plus fort que la mort.

"Souvenirs sur Jules Monchanin", Missi, mars 1995

Portraits