La spiritualité du désert

Désert biblique
- de l'exode
Les étapes de source en source, de la Mer rouge à Chanaan. Epoque parfaite: quarante ans. Les miracles comme des mirages: cailles et manne, pierre fendue et eaux jaillissantes... Errance, recherche, attente. Espérance d'une terre, d'un royaume, d'un Messie... L'eschatologie, comme l'horizon devant la caravane. Rudesse de vie acceptée à cause de l'espérance. Pour Moïse l'initiateur, le désir ne sera pas réalité: il meurt sur le Nebo. Yahweh, comme Israël, vit sous la tente: Dieu errant d'un peuple errant. Du Sinaï calciné vient la Thora. Les autels sont de pierre non taillée: culte du désert. Adoration de l'unique, éblouissement devant sa Transcendance: "Ecoute, Israël, ton Dieu est unique."
Les prophètes, après l'établissement, les villes, la paix, tourneront leur nostalgie vers le temps de l'exode où Dieu n'avait pas de maison, ni le peuple de demeure. Le luxe un peu barbare de Salomon et le cèdre de Sidon valaient-ils les pierres amoncelées entre deux espaces de désert par des adorateurs errants?.. .

- du précurseur
Rien n'est signalé de lui, sinon exultatio in utero, vox in deserto... Enfant, adolescent, jeune homme?... Il s'enfuit dans les régions transjordaniques, vêtu comme un nomade, nourri plus mal ; affamé seulement de celui qui doit venir. Il ne lui faut que décroître, son occident conditionne l'orient de l'Autre. En ce peuple qui ne connait pas de sacrement, il prélude au sacrement. Une manière de confrérie se condense autour du Prophète juste et terrible, annonciateur du suprême Jugement. Embryon de communauté du désert d'une eau rénovatrice. Le Christ même y vint, dernier et premier, celui qui clôt et inaugure ; celui qui divise les disciples de Jean d'avec Jean et Jean peut-être en son intime : "Es-tu celui qui doit venir?" L'eau de la confession devient l'eau de l'Epiphanie trinitaire et de la proclamation messianique.

- de la tentation
Le Christ est poussé par l'Esprit -qui a surplombé sa mère et que lui-même enverra, autre paraclet- au désert. Quarante jours qui évoquent les quarante ans. L'exode aboutit à cette rencontre entre le Fils de Jacob et l'autre ange : le Tentateur. Plus de manne : des pierres calcinées, dont il se refuse à faire du pain. Plus de miracles, faible comme un homme, il ne se jettera pas de la terrasse du Temple. Plus de concupiscence de terre ou de royaume : l'essentiel du désert de l'exode subsiste seul en celui de la tentation : l'adoration et l'abandon à Dieu seul.

Désert chrétien
Le christianisme qui s'est répandu d'abord dans les villes et les ports - Jérusalem, Antioche, Ephèse, Corinthe, Rome...- gagne, avant les campagnes, les solitudes : Paul, Antoine, Hilarion, Pacôme, Paphnuce... deviennent des anachorètes, puis des cénobites du désert. La Thébaïde se couvre de laures. Substitut du martyre, l'ascèse trempe ces hommes, ces femmes. La pénitence pourtant ne leur suffit pas ; ils scrutent l'Ecriture, psalmodient, méditent. Un Evagre extraira la mystique du désert : solitude de la prière telle que l'orant ne sait même pas qu'il prie... Recueillement de tout l'être en l'image intérieure où Dieu apparaît. Nudité des sens, de l'intelligence, de l'esprit.
Les Ordres monastiques, Basiliens en Orient, Bénédictins en Occident, sont nés d'un séjour de leur fondateur dans la solitude : l'Egypte et Subiaco. François d'Assise se retirera à l'Alverne et même Saint Ignace à Manrèse.
Les grands Ordres se considèreront comme des prolongements du désert destinés à remémorer la sainteté typique des Pères de la Thébaïde (influence considérable de Cassien et des Vitae Patrum sur tout le développement de la vie monastique) : en particulier les Carmes, qui se voient issus des solitudes élianiques, et les Chartreux, implantés par saint Bruno dans les solitudes des Alpes, prolongent, sous une forme plus communautaire, la vie anachorétique mi-cénobitique de nombreux ermites des vieux temps.

Désert-signe
Marcher sans fin au travers des plaines immuables de l'alpha, de la roche, du sable où s'évanouissent les mirages : il y a des puits morts, et l'eau si longtemps désirée laisse altéré. Dure patience de qui est appelé - partageant déjà avec Dieu la solitude - à une vision qui fera oublier toutes choses jadis vues.
Apreté, rigueur des formes et des lignes. L'accident est rongé par l'essentiel : Dieu suffit.
Douceur pourtant des soirs, des nuits sous les constellations : hasard ordonné. La grâce aussi dessine avec nos gestes quotidiens des figures d'ordre pour l'émerveillement des saints.
Les oasis, eau et ombre, comme des visitations de l'Esprit : jardin d'Eden qu'il ne faut que traverser... et la marche reprend, et la lumière dévoratrice, et la solitude, et la calcination...
Le cercle parfait de l'horizon au désert comme sur la mer : nulle part ailleurs qu'au dedans de Sa présence.
Eblouissement extatique devant le Seul : Dieu est unique.

Spiritualité
De détachement, de rupture, de renoncement. Apreté aussi et monotonie des semaines, des mois, des années inchangées. L'implacable appel de Dieu n'a laissé que le goût de l'essentiel et l'essentiel se dérobe. Le quotidien est peuplé d'ennuis, de dangers... S'il y a des joies, une urgence secrète rappelle qu'elles doivent être traversées. La nuit des sens, de l'intelligence, de l'esprit pourrait aussi bien s'appeler le désert, selon une image ruysbroeckienne. Tout s'accuse avec intensité : tentations et dégoûts, craintes et sentiment de vide et d'absence. Il n'y a qu'exode et point d'extase, et le Seul est perçu par la solitude avec Lui. La caravane humaine n'est plus guère sentie alors que comme servitude.
Pourtant l'exode n'a de sens que par la terre de promesse, et cette absence est l'envers et l'annonciation de la Présence; La fidélité à la marche monotone en un désert calciné est l'acte de foi que Dieu demande : foi nue qui inclue l'espérance sans qu'elle le sache et s'identifie à l'amour parfait dans la parfaite solitude ; foi qui est anticipation, déjà possession, insensible à la conscience, de l'unité extatique avec le Seul.
Le renoncement en cette vie à l'expérience de cet amour nuptial et adorant peut-être, selon la loi de substitution, l'invite et l'entrée en cet Amour de ceux-là qui, appelés à la foi en les déserts d'Arabie et répandus en croissant de lune du désert de Gobi à celui du Rio de Oro, à l'image de leur mère Agar chassée dans le désert avec Ismaêl et dont la prière fit jaillir la source de vie, demeurent pourtant sevrés du sens et des joies de cette Présence et de cet Amour...

Extraits de textes