Enfance et ordination


Jules Monchanin est né à Fleurie le 10 avril 1895, dans une famille de viticulteurs. De santé fragile, grand asthmatique, son enfance fut surprotégée. Il grandit entre une unique sœur aînée et une mère délaissée par son mari, négociant à travers l'Europe. Son manque de contacts avec l'extérieur favorisa le développement d'une intériorité et d'une sensibilité exceptionnelles. Il ne suivit normalement ses classes qu'à partir de la seconde, à Lyon où la famille s'est installée en 1912 afin de veiller sur lui.

Dès l'adolescence, sa soif d'absolu l'appela à une totale consécration à Dieu, sans même en définir la forme. Il entre au Grand Séminaire en 1913. La guerre interrompt ses études à la rentrée suivante. Réformé, il remplace des prêtres mobilisés dans leurs charges de professeur de lettres, à Charlieu puis à Roanne. Il jouit d'une certaine liberté et satisfait sa boulimie de lectures sur les sujets les plus divers; les ouvrages d'indianisme ont sa préférence. Les horreurs de la guerre qui dure vont progressivement lui faire adopter - contrairement à son entourage - des positions nettement pacifistes.

Après une interruption de cinq ans, il reprend ses études de théologie. Son esprit critique s'est aiguisé, sa culture profane dépasse largement celle de ses confrères, aussi sa marche vers le sacerdoce lui demande-t-elle de nombreux sacrifices d'ordre intellectuel: c'est - selon sa propre expression - dans "l'obscurité de la foi" qu'il prête le serment anti-moderniste alors exigé de tout futur prêtre. Il est ordonné le 29 juin 1922 et poursuit ses études au Séminaire Universitaire. Il entreprend une thèse sur "la notion théologique de membre de l'Eglise" car la question du salut des infidèles le préoccupe depuis toujours. Sa hardiesse inquiète quelque peu dans le climat de frilosité qu'imposent encore les remous de la crise moderniste. Il décide alors d'arrêter son travail et dans un élan de générosité demande "d'aller au peuple".

Ecoutons ce que son ami intime, Edouard Duperray dira de cette décision, incompréhensible pour leur entourage:
"La raison profonde de cet abandon était la loyauté. Très exigeant pour lui-même en matière de foi, et conscient de la responsabilité d'un maître envers des esprits jeunes, il craignait de ne pouvoir donner à ses futurs élèves la sécurité intellectuelle dont la plupart des hommes ont besoin. De plus après tant d'années de spéculations en milieu clos, il éprouvait le besoin de s'aérer spirituellement par des contacts humains, ayant compris par la grâce de son sacerdoce que le prêtre est d'abord au service des âmes. Au Séminaire Universitaire, il s'était lié d'amitié avec des étudiants russes catholiques et orthodoxes que la révolution avait déracinés. A travers eux, il avait découvert le monde slave, la théologie orientale mais plus encore la souffrance humaine. L'abbé Rémilleux qui venait de fonder la paroisse Notre-Dame-Saint-Alban lui avait demandé de collaborer avec lui pour la formation d'un groupe d'action et de spiritualité. A la même époque, le mariage de sa sœur avec Elie Vignal, un des plus proches collaborateurs de Marc Sangnier, au temps du Sillon l'avait mis en contact avec ce mouvement préoccupé de l'éducation religieuse du peuple et de sa promotion sociale et politique. Ces rencontres et expériences apostoliques le portaient de plus en plus vers le service des humbles et des souffrants" .

Avant l'exil
En 1924-1925, il est vicaire à La Ricamarie dans le bassin houiller de Saint Etienne. La misère qu'il côtoie est effrayante, ses tendances communistes vont se confirmer. Participant à un meeting de Paul Vaillant Couturier, il y prend la parole pour affirmer son attachement au Christ et à la classe ouvrière. Cette audace lui vaut d'être immédiatement rappelé à Lyon, vicaire à Saint Maurice de Montplaisir. Monchanin devient un prêtre "de pointe", il se veut "à l'affût de tout" car "tout" est concerné par la croix du Christ. L'Eglise ne sera vraiment catholique, disait-il souvent, que lorsqu'elle aura intégré toutes les richesses spirituelles et culturelles de l'univers. Il fréquente les milieux artistes, devient l'ami de plusieurs d'entre eux. Il est élu à la société de philosophie de Lyon, dont le P.Auguste Valensin est l'un des présidents . La Chronique sociale le nomme conseiller théologique du Groupe de Recherches Médicales, Philosophiques et Biologiques animé par le Dr.Biot. Son voisinage avec la communauté Notre Dame Saint Alban - où son ami Duperray est maintenant vicaire- l'amène à participer à toutes les innovations liturgiques, oecuméniques, interculturelles entreprises par le P.Remillieux. Il se surmène. Durant l'hiver 1932, alors qu'il débute une nouvelle charge de vicaire à Saint Vincent, il contracte une double pneumonie . Aux portes de la mort, il confirme son vœu de partir aux Indes s'il guérit.

Sa santé ne lui permettant pas de poursuivre un ministère paroissial, il assure ensuite diverses charges d'aumônerie, d'abord dans un orphelinat à Balmont, puis chez les Frères des Ecoles Chrétiennes dans leur établissement de la montée St. Barthélemy. Il jouit d'un peu plus de temps pour reprendre sérieusement le sanscrit, et pour seconder son ami Duperray, au foyer catholique de l'Institut franco-chinois et à la Ligue Missionnaire des Etudiants de France. Tous deux, marqués par la spiritualité du P. de Foucauld, admiratifs de l'engagement du P. Lebbe, suivent avec enthousiasme les premiers linéaments de la théologie de leur ami Henri de Lubac. Ensemble, ils élaborent une nouvelle missiologie, dans le respect et l'échange des valeurs culturelles afin d'œuvrer à universaliser le message de l'Eglise.

Monchanin suscite en cette ligne plusieurs groupes de dialogue d'avant-garde, avec les marxistes, le groupe Thomas More, avec les protestants - il participe aux premières rencontres de Dombes avec l'Abbé Couturier, en 1936-1937-1938 - et, fait exceptionnel pour l'époque, avec les juifs. Le groupe judéo-catholique de Paris le choisit pour venir l'encadrer d'un point de vue théologique. Monchanin y nouera de fortes et fécondes amitiés, notamment avec Louis Massignon.

Un contemporain de ces années, Irénée Henri Dalmais écrit:

"Dans ce Lyon des années trente, si riche de maîtres et d'éveilleurs d'âmes, extraordinaire carrefour des cultures d'Europe et d'Asie, l'abbé Monchanin a joué pour beaucoup un rôle unique de catalyseur et de révélateur. Etant lui-même en contact avec les foyers les plus divers, il excellait à en dégager l'âme profonde, la signification providentielle, en ce lieu et en ce moment du monde. Plus que quiconque, il savait percevoir et faire saisir la présence mystérieuse de l'Esprit de Dieu, planant sur le chaos pour préparer une création nouvelle, ou plutôt une étape nouvelle et décisive du plan créateur de l'Amour :'la plénification du Christ en son Eglise'. Par la rencontre et par le dialogue des cultures et des spiritualités qui avaient lentement mûri au cours des millénaires, il voyait se préciser un appel pour chacune à se dépasser et à s'accomplir dans une réciprocité de don et d'échanges que seule pourrait rendre possible la charité du Christ. Et sans doute, dès ce moment se creusait en lui cette vocation de silence et d'ensevelissement afin que plus rien ne vienne mettre obstacle à la présence silencieuse et vivifiante de l'Esprit."


Le désir de partir se mettre au service d'un évêque indigène, comme l'avait fait le P.Lebbe, va se précisant chez Monchanin comme chez Duperray, d'autant plus, qu'autour d'eux, plusieurs de leurs jeunes "dirigées" s'engagent pour la Chine, le Maghreb ou l'Inde, afin de s'y enfouir, tel le levain dans la pâte. Monchanin rédige à leur intention des "directoires d'assimilation" où s' exprime leur idéal . Dès 1934, les deux hommes présentent leur demande d'excardination à leur évêque qui ne veut rien entendre. Il leur faudra attendre l'arrivée de Mgr Gerlier en 1937 pour que l'aîné obtienne l'autorisation de quitter le diocèse à l'automne 1938. Quant au cadet, il reçoit l'assurance d'être libéré un an plus tard mais les évènements retarderont de 8 ans ce départ tant espéré pour la Chine.

Le départ
Monchanin part d'abord pour Louvain, à la Société des Auxiliaires des Missions, cet institut de prêtres fondé par le P.Lebbe pour seconder les jeunes évêques chinois. Il y attend d'être affecté à l'un des rares diocèses indiens confiés à un évêque indigène. C'est ainsi que durant l'hiver 1938-1939, il devient un prédicateur renommé de Belgique car dès qu'il parait dans un groupe d'étudiants ou une congrégation religieuse, la qualité de son discours frappe tellement qu'on le retient aussitôt pour d'autres réunions. Enfin, le dimanche de la Passion, jour anniversaire de celui où il reçut l'extrême onction en 1932 et fit le vœu de partir aux Indes, il reçoit l'invitation officielle de Mgr. Mendonça, évêque de Tiruchirapalli, au Tamil Nadu. Sa joie est immense. Il s'embarque le 5 mai à Marseille, après avoir fait des adieux déchirants à Lyon, où il a tant d'amis et d'abord sa vieille mère de 70 ans passés, car chacun pense à une séparation définitive.

Sur le bateau, Monchanin commente pour un journaliste de L'Union Missionnaire du Clergé sa vocation pour l'Inde,

"exigence d'incorporation, de pensée et de contemplation. Le Verbe de Dieu s'est fait ce que nous sommes afin que nous devenions ce qu'Il est. Le missionnaire n'est-il pas lui aussi appelé à assumer la condition indienne afin de la purifier et de la transfigurer dans le Christ ? /.../ Il s'agit, non de s'adapter par tactique aux coutumes de l'Inde, mais de s'assimiler par amour ce que l'Inde a d'essentiel dans les modes de son expérience spirituelle, de sa pensée, de sa vie consacrée /.../ La tâche est immense qui nous sollicite est de repenser toute l'Inde en chrétien et le christianisme en indien. La greffe de la révélation que les Pères grecs ont faite jadis sur la pensée hellénique, doit être tentée aujourd'hui sur la pensée indienne. Or, aux Indes, nulle philosophie n'est séparée et la vérité est conçue comme une réalisation spirituelle. Le primat de la contemplation n'y a même pas besoin d'être affirmé tant il est reconnu. Un christianisme qui apparaîtrait purement actif, décapité de sa fonction essentielle qui est d'adorer et de louer Dieu semblerait inférieur aux religions indigènes./.../ Il est donc infiniment désirable que naisse un jour de l'Inde même, un ordre monastique voué à la contemplation du mystère trinitaire qui achèverait en les dépassant les aspirations millénaires de l'âme indienne au silence et à la méditation"

 

A l'évêché de Trichy, Monchanin trouve difficilement sa place. Espérant un apostolat intellectuel et une vie contemplative, il est requis pour de menues besognes. Ses incompétences linguistiques (anglais et tamoul) limitent considérablement son action. Après quelques semaines d'adaptation, sur fond d'angoisse quant à la situation internationale, Monchanin est envoyé dans des campagnes reculées pour "donner un coup de main" à des curés très frustres. Il ne se plaint jamais, trouve rafraîchissant ce contact avec ses ouailles, de misérables paysans car le christianisme ne touche pas les castes supérieures. La guerre le coupe de toute relation épistolaire avec ceux qu'il aime. Il vit donc un grand vide affectif. A cette épreuve, s'ajoute celui d'un cruel dépouillement intellectuel car, en dehors de la bibliothèque du scolasticat des P. jésuites dans les Palni hills où il séjourne quelques jours par an, Monchanin ne dispose d'aucune documentation et ne peut guère échanger - au niveau de la pensée- avec son entourage. Néanmoins, il se met à vivre "à l'indienne" et apprend beaucoup des coutumes locales. "Je bois l'Inde", écrit-il, ballotté entre diverses paroisses, où il effectue d'ingrats remplacements. Son désir d'aller s'initier auprès d'un sage hindou, son rêve de s'installer dans un ashram, qualifiés de fous par ses confrères apparaissent de plus en plus irréalisables. Monchanin ne se décourage pas; il attend "avec une patience géologique" que les choses mûrissent.

Au lendemain de la guerre, à l'automne 1946, il a la joie inespérée de revoir les siens car son évêque lui demande de l'accompagner pour sa visite ad limina à Rome. Il y retrouve le P. de Lubac et passe de merveilleux moments en sa compagnie . A Lyon, à Paris et à Louvain, il est pressé de questions et de félicitations. Malgré les apparences décevantes des sept années qu'il vient de vivre, sa conviction quant à l'opportunité de fonder une petite cellule contemplative dans le style hindouiste s'est encore creusée. Dans l'effervescence que connaissent les consciences chrétiennes devant la "reconstruction" à accomplir, les propos de Monchanin trouvent un écho plus favorable encore qu'avant son départ. Ses conférences remportent un vif succès; plusieurs de ses textes sont publiés dans la prestigieuse revue Dieu Vivant .

Fondation de l'Ashram
Il embarque en février 1947, ému d'être accompagné du cher Duperray, enfin libéré pour se rendre en sa terre d'élection , la Chine . Mais les conditions de vie qui l'attendent à son retour sont particulièrement dures. La dépression n'est pas loin. Aussi accueille-t-il avec bonheur l'offre d'un bénédictin breton, Dom Henri Le saux, à venir partager sa vie en "quelconque ermitage pour y mener une vie contemplative, dans l'absolu de la tradition monastique chrétienne primitive et dans la plus grande conformité possible aux traditions du sannyasa de l'Inde". Mais rien ne facilite le départ du moine de son abbaye de Kergonan: aucune aide financière ne lui fut accordée, l'autorisation d'exclaustration fut donnée avec mauvaise volonté et le visa fut difficilement obtenu en ce lendemain de l'Indépendance. Enfin, le 15 août 1948, H. Le Saux rejoint Monchanin en son presbytère de Kulitalaï où, pour sa grande satisfaction, il vient d'être nommé curé. L'impatience du bénédictin à fonder un prieuré bénédictin, ses vues des plus traditionnelles surprennent quelque peu Monchanin. Les deux hommes ont un passé très différent et des tempéraments contrastés. Cependant leur bonne volonté est immense et Le Saux se laisse former par son aîné, ébloui par sa culture et l'ouverture de sa pensée. Ils vont ensemble recevoir le darshana du plus grand mystique de l'Inde contemporaine, Ramana Maharshi et le 21 mars 1950, en la fête de St.Benoit, ils s'établissent au Shantivanam (le bois de la paix), au bord du fleuve sacré de l'Inde du Sud, la Kavéry. Ils vivent dans des huttes, adoptent une nourriture entièrement végétarienne, revêtent la tenue de coton safran des saddhus, le "kavi" et choisissent des noms sanscrits. Monchanin s'appellera Paramarubyananda:"celui qui met sa joie dans l'être sans forme" (c.à.d. l'Esprit Saint) et Le Saux prendra le nom d'Abishiktananda "celui qui met sa joie dans l'Oint" (c.à.d. le Seigneur). Ils dédient leur ashram au Saccidananda: expression védique appliquée au Brahma, Etre, Pensée, Béatitude, préfiguration, selon Monchanin de la Sainte Trinité. Ils entreprennent la rédaction d'une brochure-programme, An indian benedictine ashram destinée à de futures recrues. Hélas, elles ne se présentent pas, même si des saddhus errants bénéficient de temps à autre de l'hospitalité de l'ashram. Monchanin explique cette stagnation:
"Nous paraissons 1/ archaïques (trop pauvres) 2/ trop hindouisants, donc dangereux 3/ pas établis canoniquement."

Dans ce climat de semi-échec, la vie à deux devient tendue. Le Saux, de plus en plus fasciné par la montagne d'Arunachala, la montagne sacrée où vécut le grand sage Ramana Maharshi, y fait des séjours prolongés, Monchanin répond à diverses invitations: c'est ainsi qu'au début 1952, il fera un grand voyage dans le Nord de l'Inde pour aller prêcher une retraite aux Pères canadiens de la sainte Croix, au Pakistan . Les milieux cultivés de Pondichéry recherchent sa contribution: il y donne plusieurs conférences, soit dans le cadre de l'Alliance française, soit dans celui, plus scientifique de l'Institut d'indologie qui vient d'être fondé. Sa réputation gagne des cercles plus larges: la Société de philosophie de Madras l'invite à une rencontre sur les écrivains sacrés (1955) sur les saints (1956) et, les évêques du Sud de l'Inde lui demandent de participer à leur semaine d'études consacrée - fait tout à fait nouveau- à "la culture indienne et la plénitude du Christ" . Tout cela ne favorise pas l'essor de l'ashram. Le Saux appelé à une vie plus dépouillée, de totale immersion parmi les "renonçants hindous", quitte Shantivanam en mars 1957 pour les Himalayas. Monchanin, déjà malade, réagit très mal à ce départ, qu'il ressent comme une évasion. Quelques mois plus tard, le bénédictin est rappelé d'urgence à son chevet afin de le faire rapatrier à Paris où sera tentée - sans succès- l'opération de la dernière chance. Monchanin, auprès de qui se pressent de nombreux amis, décède à l'hôpital Saint Antoine, à Paris, le 10 octobre 1957. Ses obsèques sont célébrées en l'Eglise Saint Séverin. Grâce à l'intermédiaire d'un vieux ménage ami, il est inhumé au cimetière de Bièvres.

Biographie