Vers le grand éveil

  Trouver le chemin du dedans,
Conduire jusqu'au centre du cœur,
Là où l'homme s'éveillant à soi,
S'éveille à Dieu.

L'ouvrage d'Henri Le Saux le plus facile à lire, le plus abordable, est sans doute : Eveil à soi, Eveil à Dieu. C'est aussi la plus connue de ses œuvres.

 
Ce petit livre fut pensé sur les bords du Gange, au contact très étroit de cette expérience upanishadique, mais au contact non moins étroit avec la tradition mystique de l'Eglise et surtout avec ce que l'Evangile et ses premiers auditeurs nous transmirent du mystère le plus intérieur du Christ.


Son thème principal est la recherche du soi réalisant dans un paradoxe total l'appel à la mort dont retentit l'Evangile.
Il s'agit d'une recherche consciente du véritable soi de l'homme à travers tout ce qu'il fait, pense et dit. C'est l'application du "Qui suis-je?" de Ramana Maharshi, mais en contexte chrétien.
Il s'agit donc de creuser en soi au-delà de ses surimpositions qui sont comme les stratifications de l'ego, de dépouiller du mental.
Il s'agit de dévitaliser le moi : "Arunãchala, tu déranges l'ego de ceux qui méditent sur toi au fond de leur cœur" , afin de pouvoir dire avec saint Paul : "Je vis, mais ce n'est plus moi, c'est le Christ qui vit en moi" (Ga 2,20). Bref, il s'agit de poser sans cesse la question en s'appuyant sur la Kena Upanishad :"Qui pense, qui veut, qui agit ? Qui suis-je moi, l'agissant au-delà de l'acte, le pensant au-delà du penser, le voulant au-delà du vouloir ?".
Le milieu le plus favorable pour ce questionnement continuel est le monachisme ; le sannyãca (vie de renoncement vouée à la recherche de l'Absolu) est un phénomène de radicalisation. Comme tel, il a traversé et traverse les grandes religions : monachisme juif avec les esséniens ; monachisme bouddhique, le plus cénobitique ; monachisme hindou, plus érémitique ; monachisme chrétien, comportant ces deux orientations. Peut-être pourrait-on parler d'un certain monachisme en Islam dans le courant sûfi ? Dans tous les cas, il s'agit d'un mouvement d'intériorisation, qui a pour but de revenir à son Principe "plus intime à moi-même que moi-même". Le monde est creux pour celui qui a entendu l'appel du "seul avec le Seul". Certes, le moine ne méprise rien de ce qui est sorti de la main de Dieu, mais plus que d'autres, il réalise - au sens de prendre conscience - qu'il n'y a qu'un rapport inessentiel entre ce que les créatures sont en soi et ce que Dieu est en soi : d'où le dépassement des apparences, le désert. Pour découvrir la Réalité ultime cachée au fond, il faut passer par l'abaissement du moi, par une certaine négation du ceci (ego). Mais l'humilité, si elle est condition nécessaire, n'est pas suffisante. Il faut la recherche de ce silence de l'esprit et de la pensée, condition du plein Eveil au-dedans, ce qui seul permet à l'Esprit Saint d'agir à son gré dans l'âme.
Il s'agit de rompre les "nœuds du cœur" dont parle la Mundaka Upanishad (2,2,9), qui retiennent au monde du phénomène et rendent esclaves des instincts.
Il s'agit de ne plus s'identifier à son acte de pensée et de vouloir.

 
Alors le sage ne perçoit plus rien par rapport à son ego limité. En langage chrétien, on dirait qu'il ne veut plus rien que la volonté de Dieu. Tout est connu et voulu par lui à la lumière du Réel, à partir du Soi unique dira le védantin, à partir de Dieu en soi comprendra le croyant.
Chercher en chaque instant, en chaque acte, qui en vérité est celui qui vit, qui pense, qui agit, être attentif à celui qui voit dans l'acte de voir, à celui qui entend dans l'acte d'entendre…Il s'agit de poursuivre sans relâche cette conscience de soi, qui se dérobe derrière les phénomènes et évènements de la vie psychique, de la découvrir, de la saisir en pureté originelle, nue en quelque sorte, avant que rien ne soit mélangé avec elle. Ainsi saisie, il fallait la retenir de la plus fine pointe de l'esprit pour l'empêcher de s'échapper à nouveau.
… Shri Ramana tenait pour certain que cette investigation ne pouvait manquer de porter des fruits, pourvu qu'elle se poursuivît sans relâche. Le soi phénoménal, le moi poursuivi ainsi jusque dans ses derniers retranchements disparaît finalement comme par enchantement, à la façon d'un voleur pris sur le fait. Le "Je" essentiel brillerait dans la conscience stabilisée et la remplirait toute.[ Le Je essentiel étant dans le Christ, Dieu ].

Henri Le Saux souligne le rôle de la lectio divina, de la liturgie, de la prière du nom (mantra). Il préférait de beaucoup se couler dans cette méthode de Shri Ramana Marashi plutôt que dans les exercices de yoga. Il n'y avait qu'un seul acte respiratoire qu'il recommandait vraiment :

 
C'est fixer l'attention sur le souffle successivement inhalé et exhalé. Par elle-même cette concentration rythme et ralentit automatiquement le mouvement de la respiration. Par concomitance, le flux mental prend lui-même un rythme plus régulier, se ralentit, et permet la concentration intérieure.

On pense au dicton des Pères du désert, condensé par Jean Climaque dans la formule : "Colle Jésus à ta respiration, alors tu comprendras le prix de la solitude".
L'exégète est bien souvent au rouet quand il cherche à décider ce que l'apôtre Paul avait précisément en vue quand il écrivait certains versets : le Pneuma divin proprement dit ou bien le pneuma de l'homme transformé au divin Pneuma…Au plus profond de l'homme, il y a l'Esprit de Dieu, par qui est mû l'esprit de l'homme (Rm 8,14). Au plus profond de l'intériorité de l'homme, il y a l'intériorité de Dieu, son Esprit, l'Esprit qui enfonce l'homme aux profondeurs de Dieu (1 Co 2,10). Seul, en effet, l'esprit est capable de sonder et de révéler l'abîme de l'être.
L'Esprit se tient au centre même du cœur de l'homme. Il le meut depuis les retraits les plus intimes de son être. Cependant il est impossible à l'homme de déceler directement au fond de soi la présence de cet "autre" qui opère et agit en lui, si intime est la présence de cet Esprit à son esprit.
Mais l'éveil "à la grande lumière d'au-delà des mondes" se lève alors dans l'âme. Le Je est sur le point de s'évanouir à la lumière du Je essentiel et unique, comme la lumière de la chandelle semble disparaître devant la lumière du jour. Alors vraiment avec Saint-Paul : "nous n'appartenons plus à la nuit, nous sommes du jour" (1 Th 5,5). Le Soi brille. Le rayon de lumière perce la zone la plus abyssal de la conscience de l'homme et produit l'Eveil.

 
 

Au milieu de la caverne du cœur
En forme de Moi ; en forme de Soi
Unique et solitaire,
Tout droit de soi à soi
Il resplendit !

Pénètre toi-même en ce dedans
Ta pensée perçante jusqu'en sa source,
Ton esprit plongé en soi,
Souffle et sens au tréfonds recueillis,
Tout de toi en toi fixé
Et là simplement, sois.

André GOZIER, osb,

Abbaye Sainte-Marie
3, rue de la Source 75016 Paris

 

Extraits de texte