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Henri
Le Saux (1910-1973), pionnier du dialogue interreligieux
Enfance
et moine à Kergonan
Henri
Le Saux naquit le 30 août 1910 en Bretagne, à Saint-Briac, petite
plage de l'Ille-et-Vilaine. Il était l'aîné de huit enfants.
Par son père, il descendait d'une famille de marins. Ses parents
avaient un commerce d'alimentation dans cette petite commune.
Il fit sa première communion en 1920 et, tout jeune, exprima
le désir de devenir prêtre. Entré au séminaire de Rennes, ses
supérieurs constatant ses grands dons intellectuels voulurent
l'envoyer à Rome pour poursuivre ses études, mais le 15 octobre
1929 il entre à l'abbaye bénédictine de Sainte-Anne de Kergonan,
située dans le département du Morbihan, à l'entrée de la presqu'île
de Quiberon. Ce monastère appartenait à la congrégation de Solesmes.
Henri avait donc dix-neuf ans lorsqu'il quitta sa famille.
Profession monastique le 17 mai 1931, puis profession solennelle
le 31 mai 1935, le jour de l'Ascension, prêtre le 21 décembre
1935. Il exerça successivement les fonctions de bibliothécaire,
de professeur de l'histoire de l'Eglise et de patristique. Il
sera nommé cérémoniaire à cause de son zèle pour la liturgie.
Mobilisé en 1939, il est fait prisonnier en 1940, réussit à
s'évader et rentre à Kergonan.
En 1934, donc à vingt-quatre ans, il perçoit l'appel de l'Inde
et son désir d'y établir la vie monastique ne fait que grandir.
Il s'ouvre de ce projet au Révérend Père Dom Demazure, son abbé.
Celui-ci n'était pas fait pour comprendre une telle aventure
; néanmoins, dès 1945, il lui donne l'autorisation de faire
un certain nombre de démarches en ce sens. C'est par un article
de revue qu'il entre en contact avec l'abbé Jules Monchanin,
qui, après plusieurs années de ministère à Lyon et dans la région
lyonnaise, obtint de "mener une vie consacrée à la connaissance
et au service de l'Inde, orientée par un unique désir, celui
de l'incarnation du christianisme dans les modes de vie, de
prière, de contemplation, propres à la civilisation indienne".
Il y était arrivé en mai 1939, à l'âge de quarante-quatre ans.
"Je vous attends, l'Inde vous attend", lui écrit l'abbé Monchanin.
Ce contact servit de détonateur. Ce fut un "coup de foudre".
Comme tout "coup de foudre", il s'explique mal.
Henri s'embarque le 26 juillet 1948 à Marseille et arrive en
Inde le 15 août. Le 16, il est à Tiruchchirappalli dans le sud.
Prise de contact au presbytère de Kullitalai, rencontre avec
l'abbé : convergences de vue qui dépassent toute espérance.
En 1949, Monchanin et Le Saux décident un commencement modeste
d'ãshram.
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Fondation
de l'ãshram
Le
21 mars 1950, fête de saint Benoît, les deux compagnons s'installent
chacun dans une hutte, puis bientôt construisent une chapelle
dans le style des temples hindous du sud. C'est la naissance du
monastère de l'ãshram de Saccidãnanda (Être, Conscience, Félicité)
dans le lieu dit Shantivanam (forêt de la paix). L'abbé Monchanin
prend le nom de Parama Arubi Ãnandam (celui dont la joie est le
Sans-Forme suprême : l'Esprit Saint) et le Père Le Saux, Abhishiktesvarãnanda
(celui dont la joie est l'oint du Seigneur : le Christ). Plus
tard, il n'utilisera que la forme abrégée Abhishiktãnanda. Ses
amis l'appelleront Swamiji et Abhis. Ils revêtent le Kãvi, la
robe des moines (sannyãsi = renonçant). Ce centre de lumière,
d'études et de prière ne pouvait que susciter d'acerbes critiques.
S'ils étaient sympathiques aux hommes, leurs idées en séduisaient
peu.
Le 11 octobre 1951, ils publient un mémorandum adressé peu avant
à l'évêque du lieu et l'amplifient : An indian benidictine ãshram,
qui repris et modifié deviendra Ermites du Saccidãnanda . Il s'agit
de décrire leur idéal monastique, un essai d'intégration chrétienne
de la tradition monastique de l'Inde.
Henri Le Saux fait plusieurs séjours dans les grottes d'Arunãchala,
à 150 kilomètres au sud ouest de Madras, montagne qui domine Tiruvannãmalai,
qu'il considérera toujours comme son lieu de naissance. En effet,
peu après son arrivée en Inde, il avait rencontré là Shri Ramana
Maharshi (1879-1950), ce sage védantin qui lui fit après coup
une forte impression. Ce fut un des évènements qui ont façonnés
son existence.
Autre rencontre assez bouleversante, celle de Harilal, védantin
de grande classe qui le visite dans sa grotte le 13 mars 1953.
Du 12 au 15 septembre 1955, il est aux pieds de celui qui allait
devenir son gourou, Gnãnãnanda,et à Kumbakonam il fera une retraite
de trente jours en reclus (novembre et décembre 1956).
Voyages, rencontres, retraites données à des contemplatives l'amènent
à percevoir que le nord serait plus réceptif à ses idées que le
sud, mais le Shantivanam le retient, bien qu'il croit de moins
en moins à une possibilité de recrutement indien.
Au début de septembre 1957, de passage à Madras, il apprend que
l'abbé Monchanin est gravement malade, que celui-ci l'attend à
Pondichéry. Aussitôt il part le rejoindre. Les médecins le considère
perdu, mais on peut tenter une opération à Paris.
A Bombay, le Père Le Saux l'installe dans l'avion qui le ramènera
en France. Ils ne devaient plus se revoir. Hospitalisé à Saint-Antoine,
l'abbé Monchanin meurt d'un cancer un mois plus tard, le 10 octobre
1957, en disant : "Je suis resté trop grec. Le Saux est allé plus
loin que moi dans le mystère de l'Inde". Cette date marque un
autre tournant important dans la vie d'Henri Le Saux.
Des heurts avaient eu lieu entre ces deux fortes personnalités,
les caractères très différents s'étaient affrontés, des divergences
d'opinion étaient apparues. Depuis plusieurs années, ils avaient
pris l'un par rapport à l'autre. L'abbé Monchalin était un intellectuel,
fragile de santé (grand asthmatique), de nature plus délicate
que le granit breton. Au plan intellectuel, Monchanin était plus
exigeant que le Père Le Saux, moins rigoureux, car il ne croyait
pas qu'en Inde on pourrait se rencontrer vraiment au plan du concept.
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Ermite,
pèlerin des Himalayas (1957-1971)
L'ãshram/monastère
l'intéressant de moins en moins, libre désormais par rapport à
son compagnon et attiré par le nord, Henri Le Saux se met en route
pour les Himalayas. Il se mêle au flot ininterrompu des pèlerins
aux sources du Gange. Il s'établit à Uttarkãshï, cité monastique
sur la route de Gangotri, la principale source du fleuve sacré.
Il s'y fera construire un petit ermitage.
C'est une période d'intense activité spirituelle. Il écrit, publie.
Il reste en relation avec le Shãntivanam qu'il ne quittera définitivement
que le 21 mars 1968, lorsqu'il sera repris par Dom Bède Griffiths,
bénédictin anglais.
Tout en restant très attaché à sa solitude, il sillonne l'Inde
en tous sens pour des rencontres, pour participer activement aussi
à l'adaptation de l'Eglise locale aux résolutions du Concile Vatican
II - qu'il a suivi avec enthousiasme - , afin de promouvoir une
liturgie indienne. Mais lors de son pèlerinage en 1959, il déclara
: "Ces Himalayas m'ont conquis".
Après une période d' "incubation", voici la période de "maturation".
L'Eglise s'ouvre à ses idées. Il est mieux accepté. Sa pensée
se clarifie. Mais le déchirement intérieur entre sa foi chrétienne
et le fond ultime de l'hindouisme n'est pas résolu.
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Le
gourou (1971-1973)
C'est
pendant cette période qu'il atteint une certaine paix au sujet
du conflit qui l'habite. En octobre 1971, un nouveau tournant
dans sa vie inaugure des années de fécondité. A Delhi il rencontre
Marc Chaduc, un séminariste lyonnais de vingt-sept ans. Le maître
communique son feu intérieur au disciple enthousiaste et fervent.
Ils étudient ensemble des upanishads à Pulchatti. Son initiation
monastique et œcuménique a lieu dans le Gange le 30 juin 1973.
Marc reçoit le nom de Ajãtãnanda (non-né). Henri Le Saux est assisté
du Swãmi Chidãnanda pour marquer l'attachement du nouveau moine
aux deux traditions d'Orient et d'Occident.
Le Saux et Chaduc vivent tous deux des expériences spirituelles
à la fois ineffables et éprouvantes au cours de ce que le Père
appelle "la grande semaine" (10-18 juillet), mais le 14 à Rishikesh,
en courant après un autobus, Henri Le Saux ressent un malaise
cardiaque qui se révèlera être un infarctus. Le 21 août, il peut
être transporté à Indore dans la clinique des sœurs franciscaines.
Il y restera jusqu'à son décès le 7 décembre 1973.
"Si le grain de blé ne meurt…". La graine que les fondateurs ont
semée dans la souffrance, l'aridité, l'incompréhension, commence
à devenir un grand arbre et à porter du fruit, puisque son développement
a permis l'ouverture du dialogue, non seulement au niveau des
monachismes ( chrétien et hindou), mais plus encore au niveau
des deux religions et des deux mystiques. Prophète du dialogue
inter religieux, pionnier de l'inculturation, mystique de haute
volée : voilà Le Saux.
Il paraît à cet égard un précurseur dans son contact avec le monde
de l'Inde, comme Teilhard de Chardin l'a été dans son contact
avec le monde de la science. Même audace de pensée, même vocabulaire
éclaté, chez tous deux un drame : l'écartèlement entre foi au
monde et foi au Christ chez l'un, entre advaïta et foi chrétienne
chez l'autre. Dans les deux cas, une expérience mystique de haut
niveau. Deux hommes brûlés au même feu divin. Swãmiji a été un
défricheur en montrant que l'instrument de dialogue le plus adapté
pour la rencontre avec les religions non-chrétiennes était le
monachisme. De même que Thérèse de Lisieux avait fait prendre
conscience de la dimension apostolique de la vie contemplative,
Le Saux nous aide à prendre conscience de la dimension missionnaire
du monachisme.
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